Y a de la joie
Un sourire dans le coin de ses lèvres, elle se retourne face à son petit-fils, qui est attablé dans la cuisine, avec plein de chocolat autour de sa bouche.
- Je peux avoir un autre bout, dis.. S'il te plait ! murmure -t- il en commençant à faire ses yeux de cocker.
Elle croise son regard et n'arrive pas à résister. Sacré lui. Et puis ce gâteau au chocolat est vraiment indémodable. Elle pourrait lui en faire avaler des kilos si elle le souhaitait. Il faut tout de même connaître ses limites.
- Un petit bout alors ! Tu en as déjà mangé beaucoup et tu crois que ta maman aimerait retrouver son fils débordant de chocolat ?
- C'est possible ? Ce serait drôle !
Elle ne sait pas si sa mère serait du même avis. Plutôt qu'elle ne le reverrait pas si tôt, cet ange. Elle hésite. Mais les yeux de cockers sont toujours là et..
- Un petit gros bout, ma mamie Lou..
Il la fixe. Elle a l'impression qu'il va pleurer. S'il pleure, elle fondera avec lui. Elle est en sucre avec cet énergumène. Cet énergumène si adorable.
- Un petit petit gros bout, et motus à maman, d'accord ?
- Oh oui !
Il se lève de la chaise et fait quelques pas vers elle avant de se blottir entre ses bras. Il la serre fort. Si fort qu'elle a du mal à respirer. Mais il est son souffle, une de ses principales raisons de vivre.. Si l'air nous compresse, on attendra la prochaine bouffée.
- Mamie Lou, il chuchote, tu peux te baisser un peu.. T'es grande !
Elle suit la parole à l'acte en se courbant jusqu'à sa petite hauteur. L'hauteur de l'évier, tout au plus. Il enroule ses minuscules doigts fins autour de son cou et étale ses lèvres humides, toutes bariolées de chocolat, sur une de ses joues. Il lui fait un énorme bisou, tout collant, tout doux. Elle en rougirait presque. Le sourire dépassant ses yeux illuminés, elle lui ébouriffe ses cheveux bruns, frisés, avant de reporter son attention à son plan de travail. Un chignon sur la tête, un tablier sur le dos, un couteau dans une main, elle en oublie la grosse trace du bisous qui doit remplir toute sa joue. Elle coupe délicatement une petite part et l'a met dans une assiette avant de la donner à son petit. Elle se sent d'une humeur folle. Comme si elle avait encore vingt ans. Elle a une envie de tournoyer, de danser au gré d'une mélodie entraînante. Son petit a déjà fini sa part. Il est en train de se lécher les doigts pour ramasser les miettes. Il ne veut rien perdre.
Le voyant occupé, elle se dirige vers un vieux tourne-disque un peu poussiéreux qu'elle utilise très rarement. Elle fouille dans une caisse remplie de vinyles et en ressort le premier venu. Elle le met sur la piste, sentant son coeur, déjà s'emballer. La musique commence. Elle ferme les yeux et se laisse emporter.
Elle n'est plus en 2008. Son petit fils n'est pas encore né, sa fille non plus. Elle a 17 ans. On est en 1937.
Sa mère ne veut pas qu'elle sorte de la maison mais elle est bornée et a surtout une idée en tête, ou plutôt, une personne. Il y a un bal, ce soir là. Dans la salle des fêtes qui se situe à deux rues de là. Sa mère dit qu'elle est trop jeune et qu'il y a des personnes trop grandes pour elle là bas, des personnes qui pourraient lui faire du mal. Elle n'y croit pas un mot, acquiesce histoire de, mais, est déjà ailleurs. Elle a un plan. Elle l'applique. A 9h sa mère lui dit d'éteindre la lumière. Elle est fille unique et a donc sa chambre pour elle toute seule. Dans le voisinage elle est la seule à ne pas avoir de frères et soeurs. Ça lui manque, mais c'est ainsi. Son père est mort à la guerre, avant d'avoir pu agrandir la famille. Elle éteint donc la lumière et attend que sa mère soit elle aussi couchée pour sortir de son lit. Elle se change dans le noir, enfilant une robe jaune pâle qui lisse ses formes féminines. Elle se coiffe rapidement, un petit coup de peigne délicat, puis ouvre la fenêtre de sa chambre. L'air frais a vite fait d'envahir toute la pièce. Elle se rend compte de la fraicheur et court à pas feutrés chercher un gilet de laine marron. Elle l'attache autour de sa taille, passe ses deux jambes de l'autre coté de sa fenêtre et se retrouve ainsi sur le rebord du muret délimitant le terrain de sa maison. Elle referme presque totalement la fenêtre, juste assez pour que le vent ne s'engouffre pas trop et pour qu'elle puisse revenir. Elle fait quelques pas sur le muret telle une funambule connaissant bien son numéro et saute sur les gravillons lorsque ce n'est plus très haut.
Elle est parcourue par un frisson. Il y a deux mains sur ses yeux. Elle se retourne vivement sur elle-même et découvre son allure, à lui, sa silhouette unique, son béret un peu rapiécé, ses grosses mains rugueuses qui ont beaucoup travaillées mais qui peuvent être très douces, sa grande taille qui impressionne, sa démarche d'un homme sûr et son sourire.. Son sourire qui s'étale malicieusement, en toute simplicité et qui se partage dès que son regard est croisé. Il la prend par la taille et la fait tournoyer dans les airs. Elle ne se sent plus. Elle est sur son petit nuage. Elle vit un rêve éveillé, prémédité, et si parfait qu'elle en a peur de se réveiller. Profiter, se taire, et profiter. Elle lui prend la main et ils se dirigent vers la salle des fêtes, leurs pas s'accordant d'une même mesure, leurs ombres flottant l'une sur l'autre. Dans la salle, les gens grouillent, les gens dansent, les gens rient. C'est cette chanson qui tourne. Y a de la joie. Il l'entraine dans une course folle, dans une danse folle, qui s'adoucit doucement, de plus en plus. Elle se laisse aller, comme si elle ne se dirigeait plus. Ce n'est pas son âme qui la contrôle, non, c'est lui. Elle le laisserait tout faire, elle est tellement bien. Au delà des nuages même. Bien au delà. La chanson est interminable, parait durer des siècles, et elle ne s'en lasse pas. Le monde autour d'eux n'existe pas. Un pas sur son petit pied, quelqu'un qui n'a pas fait exprès, non, non, elle n'a rien sentit. Elle n'est plus là. Plus avec personne. Rien qu'avec lui. Lui seulement. Lui uniquement. Leur rythme se fait plus lent que jamais. Il commence à se baisser vers elle, vers son visage, vers ses yeux, vers ce bleu, puis descend, vers ses lèvres, tout près, si près..
- Mamie ! Pourquoi tu fais cette tête ? Et c'est quoi ce bruit..
Elle a un regard étrange. Celui d'une personne qui a connu le bonheur, lui a serré la main, et l'a invité le temps d'un soir, ou plus encore..
- C'est pas du bruit mon loup, c'est de la joie.. De la joie qui s'exprime et qui se transmet ...
°*°*°*°*°*°**°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°
J'ai vraiment beaucoup aimé celui-là,
je dirais même que c'est mon préféré.
Pour complimenter l'auteur,
c'est ici.
Un sourire dans le coin de ses lèvres, elle se retourne face à son petit-fils, qui est attablé dans la cuisine, avec plein de chocolat autour de sa bouche.
- Je peux avoir un autre bout, dis.. S'il te plait ! murmure -t- il en commençant à faire ses yeux de cocker.
Elle croise son regard et n'arrive pas à résister. Sacré lui. Et puis ce gâteau au chocolat est vraiment indémodable. Elle pourrait lui en faire avaler des kilos si elle le souhaitait. Il faut tout de même connaître ses limites.
- Un petit bout alors ! Tu en as déjà mangé beaucoup et tu crois que ta maman aimerait retrouver son fils débordant de chocolat ?
- C'est possible ? Ce serait drôle !
Elle ne sait pas si sa mère serait du même avis. Plutôt qu'elle ne le reverrait pas si tôt, cet ange. Elle hésite. Mais les yeux de cockers sont toujours là et..
- Un petit gros bout, ma mamie Lou..
Il la fixe. Elle a l'impression qu'il va pleurer. S'il pleure, elle fondera avec lui. Elle est en sucre avec cet énergumène. Cet énergumène si adorable.
- Un petit petit gros bout, et motus à maman, d'accord ?
- Oh oui !
Il se lève de la chaise et fait quelques pas vers elle avant de se blottir entre ses bras. Il la serre fort. Si fort qu'elle a du mal à respirer. Mais il est son souffle, une de ses principales raisons de vivre.. Si l'air nous compresse, on attendra la prochaine bouffée.
- Mamie Lou, il chuchote, tu peux te baisser un peu.. T'es grande !
Elle suit la parole à l'acte en se courbant jusqu'à sa petite hauteur. L'hauteur de l'évier, tout au plus. Il enroule ses minuscules doigts fins autour de son cou et étale ses lèvres humides, toutes bariolées de chocolat, sur une de ses joues. Il lui fait un énorme bisou, tout collant, tout doux. Elle en rougirait presque. Le sourire dépassant ses yeux illuminés, elle lui ébouriffe ses cheveux bruns, frisés, avant de reporter son attention à son plan de travail. Un chignon sur la tête, un tablier sur le dos, un couteau dans une main, elle en oublie la grosse trace du bisous qui doit remplir toute sa joue. Elle coupe délicatement une petite part et l'a met dans une assiette avant de la donner à son petit. Elle se sent d'une humeur folle. Comme si elle avait encore vingt ans. Elle a une envie de tournoyer, de danser au gré d'une mélodie entraînante. Son petit a déjà fini sa part. Il est en train de se lécher les doigts pour ramasser les miettes. Il ne veut rien perdre.
Le voyant occupé, elle se dirige vers un vieux tourne-disque un peu poussiéreux qu'elle utilise très rarement. Elle fouille dans une caisse remplie de vinyles et en ressort le premier venu. Elle le met sur la piste, sentant son coeur, déjà s'emballer. La musique commence. Elle ferme les yeux et se laisse emporter.
Elle n'est plus en 2008. Son petit fils n'est pas encore né, sa fille non plus. Elle a 17 ans. On est en 1937.
Sa mère ne veut pas qu'elle sorte de la maison mais elle est bornée et a surtout une idée en tête, ou plutôt, une personne. Il y a un bal, ce soir là. Dans la salle des fêtes qui se situe à deux rues de là. Sa mère dit qu'elle est trop jeune et qu'il y a des personnes trop grandes pour elle là bas, des personnes qui pourraient lui faire du mal. Elle n'y croit pas un mot, acquiesce histoire de, mais, est déjà ailleurs. Elle a un plan. Elle l'applique. A 9h sa mère lui dit d'éteindre la lumière. Elle est fille unique et a donc sa chambre pour elle toute seule. Dans le voisinage elle est la seule à ne pas avoir de frères et soeurs. Ça lui manque, mais c'est ainsi. Son père est mort à la guerre, avant d'avoir pu agrandir la famille. Elle éteint donc la lumière et attend que sa mère soit elle aussi couchée pour sortir de son lit. Elle se change dans le noir, enfilant une robe jaune pâle qui lisse ses formes féminines. Elle se coiffe rapidement, un petit coup de peigne délicat, puis ouvre la fenêtre de sa chambre. L'air frais a vite fait d'envahir toute la pièce. Elle se rend compte de la fraicheur et court à pas feutrés chercher un gilet de laine marron. Elle l'attache autour de sa taille, passe ses deux jambes de l'autre coté de sa fenêtre et se retrouve ainsi sur le rebord du muret délimitant le terrain de sa maison. Elle referme presque totalement la fenêtre, juste assez pour que le vent ne s'engouffre pas trop et pour qu'elle puisse revenir. Elle fait quelques pas sur le muret telle une funambule connaissant bien son numéro et saute sur les gravillons lorsque ce n'est plus très haut.
Elle est parcourue par un frisson. Il y a deux mains sur ses yeux. Elle se retourne vivement sur elle-même et découvre son allure, à lui, sa silhouette unique, son béret un peu rapiécé, ses grosses mains rugueuses qui ont beaucoup travaillées mais qui peuvent être très douces, sa grande taille qui impressionne, sa démarche d'un homme sûr et son sourire.. Son sourire qui s'étale malicieusement, en toute simplicité et qui se partage dès que son regard est croisé. Il la prend par la taille et la fait tournoyer dans les airs. Elle ne se sent plus. Elle est sur son petit nuage. Elle vit un rêve éveillé, prémédité, et si parfait qu'elle en a peur de se réveiller. Profiter, se taire, et profiter. Elle lui prend la main et ils se dirigent vers la salle des fêtes, leurs pas s'accordant d'une même mesure, leurs ombres flottant l'une sur l'autre. Dans la salle, les gens grouillent, les gens dansent, les gens rient. C'est cette chanson qui tourne. Y a de la joie. Il l'entraine dans une course folle, dans une danse folle, qui s'adoucit doucement, de plus en plus. Elle se laisse aller, comme si elle ne se dirigeait plus. Ce n'est pas son âme qui la contrôle, non, c'est lui. Elle le laisserait tout faire, elle est tellement bien. Au delà des nuages même. Bien au delà. La chanson est interminable, parait durer des siècles, et elle ne s'en lasse pas. Le monde autour d'eux n'existe pas. Un pas sur son petit pied, quelqu'un qui n'a pas fait exprès, non, non, elle n'a rien sentit. Elle n'est plus là. Plus avec personne. Rien qu'avec lui. Lui seulement. Lui uniquement. Leur rythme se fait plus lent que jamais. Il commence à se baisser vers elle, vers son visage, vers ses yeux, vers ce bleu, puis descend, vers ses lèvres, tout près, si près..
- Mamie ! Pourquoi tu fais cette tête ? Et c'est quoi ce bruit..
Elle a un regard étrange. Celui d'une personne qui a connu le bonheur, lui a serré la main, et l'a invité le temps d'un soir, ou plus encore..
- C'est pas du bruit mon loup, c'est de la joie.. De la joie qui s'exprime et qui se transmet ...
°*°*°*°*°*°**°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°*°
J'ai vraiment beaucoup aimé celui-là,
je dirais même que c'est mon préféré.
Pour complimenter l'auteur,
c'est ici.


